Hawaiian Tropic Boy

Dans une autre vie, je fus directeur de la communication des 24 Heures du Mans. Ce qui, pendant une semaine bien occupée de 365 jours, donne quelques doses de stress, mais aussi, à l’heure du départ, quelques beaux frissons. Accessoirement, ce rendez-vous international permet également de nombreuses rencontres émouvantes, marquantes, édifiantes. Celle de ce jour du 17 juin 2006 m’a enseigné ce qu’était la communication événementielle à l’Américaine. Une Master Class, vraiment. Dispensée cet après-midi-là par Jeff Lalanne, le mentor des Hawaiian Tropic Girls.

Hawaiia Tropic Girls, vous voyez ? Oui, sûrement… Depuis 1979 et la participation du plus glamour des pilotes des 24 Heures du Mans, Paul Newman, elles répandent leur parfum de crème solaire floridienne sur la ligne de départ, le samedi après-midi – pour la petite histoire, elles ont affolé les objectifs fureteurs des nuées de photographes de l’événement pendant 30 ans, jusqu’en 2008… année où l’acteur américain a justement quitté ce monde. Tout un symbole.
Mais revenons-en à nos moutons, ou plutôt à nos biches élancées, dorées à point, légèrement vêtues de rouge, et qui déambulent chaque samedi de départ sur la ligne des stands, affolant les tribunes dans leur grande longueur – voire largeur, posant langoureusement autour de chaque voiture, enlaçant chaque pilote devant une forêt d’objectifs, dardés de désirs…

Pour les localiser sur cette ligne droite des stands, au milieu de la foule des teams, des VIP et des médias, pas besoin d’un regard d’aigle ni d’un GPS à bikini : il suffit de suivre la nuée des sauterelles à chasubles, je veux parler des photographes, qui courent après ces créatures annonciatrices des formes et couleurs estampillées Alerte à Malibu…

En ce samedi 17 juin 2006, Jeff Lalanne donc, grande figure du team Hawaiian Tropic, body guard de circonstance, fait donc tant bien que mal don de son corps pour endiguer la marée des photographes, ouvrant les flots à ses belles, tel le Moïse biblique, repoussant les objectifs trop pressants, veillant au bon déroulement de ce qui demeure le cliché le plus glamour des 24 Heures depuis des décennies.

Ce jour-là, les belles du « jour le plus long » prennent la pose autour de l’estrade temporaire, où chaque voiture s’immobilise afin d’être présentée avec son équipage aux spectateurs des tribunes. Les flashs crépitent, les girls minaudent et Jeff Lalanne a de plus en plus de mal à endiguer le flot qui le pousse inexorablement vers l’arrière, sur la descente de l’estrade. Jusqu’à l’instant fatidique où il perd l’équilibre au moment où une voiture dévale la rampe pour retrouver le bitume de la piste… Sa jambe disparait sous une roue, et on entend un grand craquement.  Pas besoin d’être médecin pour comprendre que l’axe tibia-péroné a explosé. Jeff Lalanne est à terre, les Girls s’effraient, les contrôleurs font cercle autour de notre blessé pour le protéger, et les secours médicaux arrivent rapidement…

Et pendant que le personnel de secours s’attèle… à lui en mettre une, justement, à le soulever pour le mettre dans un brancard, notre Jeff Lalanne, jambe explosée, n’a rien perdu de son sourire « dents blanches – teint hâlé » et… distribue des cartes de visite à tous ceux qui s’affairent pour le soigner et l’évacuer ! C’est ce jour-là que j’ai réellement compris ce qu’était la puissance des Relations Publics (non, on n’écrit pas « publiques ») des Américains pur jus…
Transporté à l’hôpital du Mans, notre ami Jeff y restera plusieurs mois, le temps que sa jambe pulvérisée reprenne forme humaine. Il répandra de nouveau sa bonne humeur ensoleillée au sein des unités hospitalières locales ; et on raconte même qu’une infirmière est tombée follement amoureuse de lui, le poursuivant de ses assiduités pendant bien des années après sa sortie de l’hôpital… Mais chut, il ne nous appartient pas, de ces souvenirs qui sentent bon l’ambre solaire, d’éclairer les plus indiscrètes zones d’ombre…