evolution

N’en déplaise aux « déclinistes » de tout poil (nous serions moins cultivés qu’avant, plus violents, moins solidaires, plus superficiels, moins respectueux, plus fainéants, etc., etc.), je reste épaté par le nombre de qualités que chaque homo economicus de ce XXIe siècle est maintenant capable de développer pour répondre aux défis de nos sociétés modernes.

Ce « darwinisme social », cette adaptation permanente de l’espèce pour  faire émerger ses mutants multi-talents, laisse souvent pantois. Pour peu que l’on regarde notre société par le bon bout de la lorgnette, évidemment…

Car si vous pensez « Nabila » par exemple, peut-être ne percevrez-vous pas la quintessence  de ce « darwinisme social ». Et encore… Voici un spécimen tout à fait adapté à son époque, qui se délecte souvent des grands vides que l’on plaint et des jolis pleins un peu livides.

Non, jetez plutôt un large coup d’oeil périphérique : dans toutes les strates de notre société, l’intensité de l’apprentissage, le mimétisme pavlovien, l’exposition démultipliée, la fulgurance des moyens de communication ont fait exploser les moyens d’expression, les talents, et la précocité de ceux-ci.

Pour quelques Sheila, Sylvie Vartan, Lio, Karen Cheryl, Vanessa Paradis du millénaire passé, combien a-t-on vu exploser de dizaines de vraies chanteuses à chaque radio-crochet télévisuel de cette dernière décennie ? D’impressionnantes Cozette de 16-17 ans capables de paroles matures, d’arrangements renversants, de voix troublantes et d’interprétations vous donnant l’impression qu’elles avaient déjà vécu mille vies ? Pour quelques pauvres Michel Sardou, Frédéric François et C. Jérôme des années délavées, combien de Bénabar, Sanseverino, Delerm, Biolay ou Doré ? De dizaines de jeunes artistes qui lèvent à chaque moisson de Nouvelle Star et de Voice, et qui sont capables de nous embarquer dans des univers dont ils n’ont les clefs que depuis le début du mois ?

Idem au niveau des humoristes. Pour un Fernand Raynaud grimaçant, pour un Raymond Devos postillonnant joliment avec les mots, pour un Coluche secouant le tapis des eighties, combien de dizaines de stand upers actuels ? Entre les imitateurs du matin, les chroniqueurs de l’access prime time, les show men du soir, les youtubers de la nuit, il y aurait de quoi se tétaniser le zygomatique à plein temps …

Cette abondance de compétences, cette profusion de biens, vous pouvez l’étendre à tous les domaines : acteurs, imitateurs, animateurs, écrivains, peintres, scénaristes… tout ce que la société d’art et de spectacles produit du matin au soir, du mutin au noir, pour nous faire rire et pleurer de nous-mêmes. Elevés au grain (quelquefois de folie), dopés par l’ultra-concurrence, boostés par l’architecture en mondes parallèles des médias et des réseaux sociaux, ces talents, snobés par les nostalgiques et les déclinistes, naissent en fait à la vitesse de la lumière, y meurent quelquefois, et se démultiplient au rythme fantasiesque de la danse des balais.

Magnifique symbole de cette sélection darwinesque, baromètre de cette quête addictive du « mouton à cinq pattes » : les Miss météo de Canal +. Il est loin le temps où Evelyne Dhéliat, Catherine Laborde ou autre Sophie Davant jouaient les laveuses de glace devant des cartes de pluie. Presque loin le temps où  Alain Gillot – Pétré, Messe météo avant l’heure, secouait son catogan devant des volutes satellitaires… Canal + est en effet passé par là, et sa Miss météo est rapidement devenue une des hélices de son ADN.

Météo, où je mets mes bas

Quitte à vendre cette séquence à un partenaire qui ne soit pas Darty, quitte à sacrifier à ce rituel gaulois du ciel dont on veut toujours scruter s’il peut nous tomber sur la tête, Canal + décida en effet, dès ses débuts, de nous éclairer chaque carte sombre d’un sourire enjôleur. Les Alexandra Kazan, Cécile Siméone, Eglantine Eméyé, Julia Vignali, beaucoup d’autres magnifiques relais météorologiques nous habituèrent donc  à digérer ce 19° hivernal et provocateur à Marseille. A relativiser nos dépressions venues de l’Atlantique.

Accélération darwinienne de cette sélection naturelle imposée aux talents de cette séquence qui n’en réclamaient au départ aucun, on demanda à ces grandes et belles plantes d’être plus convaincantes dans leurs rôles. De nous faire la danse de la pluie ou le grand soleil chaque soir. Non seulement il fallait être belle, non seulement il fallait lire un truc rébarbatif avec des accents suaves d’hôtesse de l’air sud-coréenne, mais en plus il fallait transformer ce « bulletin météo » version « trente glorieuses » en court-métrage carro-jeunesque… Nous eûmes donc, et humèrent ainsi les fumets facétieux des Axelle Laffont, Louise Bourgoin, Charlotte Le Bon, Solveig Rediger-Lizlow… Mais cela n’était encore pas assez. Il fallait que le téléspectateur prenne une secousse toujours plus forte sur l’Echelle de Richter.

Alors Doria Tillier est arrivée. Pour symboliser cette ultime évolution darwinienne de l’espèce des Miss météo. S’il vous plaît, soyez sexy ET convaincante ET taille mannequin ET originale ET bonne actrice ET drôle ET surtout, écrivez-nous chaque soir vos propres textes sur la thématique de l’invité. Ah, au fait : n’oubliez pas de nous donner les prévisions météo, quand même…

Bienvenue donc dans l’ère des « moutons à cinq pattes », des castings de talents qui veulent toujours plus « winner », au pays de Darwin. Des Mozart que l’on n’a même plus le temps d’assassiner, tellement ils sont nombreux et virulents…  Et étonnez-vous après cela, que les entreprises demandent toujours plus à leurs Miss météo à elles, ces armées de cadres harassés par ce besoin asymptotique d’excellence…

Le cadre d’aujourd’hui, et plus encore celui de demain, se doit d’être jeune d’esprit, mais avec l’expérience d’un senior. Il doit faire preuve d’un discernement quasi chirurgical dans ses analyses financières, mais avec une capacité créative intacte pour dessiner le monde d’après-demain. Il doit savoir imposer ses vues managériales, tout en restant à l’écoute du bien-être de ses équipes. Etre solide dans ses certitudes mais ouvert au changement. Redoutable dans la négociation, mais soft dans la gestion de son quotidien. Bien campé sur ses bases tayloriennes mais 3.0 dans sa gestion du CRM. Bilingue français-anglais, et le mandarin est fortement apprécié…

Les cadres des entreprises françaises sont souvent comme Doria. Ils réalisent tellement de prouesses chaque jour, qu’on finit par oublier que la banalisation de l’excellence finit toujours par se faire appeler normalité…