Speedometer 2014. Vector

Depuis que le monde est monde, depuis que l’homme a décidé de commercer pour éviter de courir lui-même après les mammouths, depuis que les sorciers de la communication l’ont convaincu de promouvoir le produit de sa chasse pour acheter de nouvelles massues, depuis qu’il a émis le premier grognement vocal et peinturluré les murs de ses premières cavernes, eh bien oui : le slogan publicitaire aime les rimes !

C’est comme ça depuis la nuit des temps : de déclarations d’amour en déclarations commerciales, l’être humain adore ce qui chante à ses oreilles, toutes ces mélopées allitératives.

Bien sûr, il est plus charmeur de se laisser bercer par un « Mignonne allons voir si la rose, qui ce matin avait déclose… » que de se laisser marteler un « Il n’y a que Maille qui m’aille »…

Et pourtant, c’est le même processus ensorcelant. La mémoire sensorielle aime la musique de ces vers chantants et de ces rimes plates, croisées ou embrassées, tout un programme. « Chez Phox, pas d’intox ». « Pas d’erreur, c’est Lesieur ». « Une fois encore, c’est Knorr ». « Entremont, c’est autrement bon ». « Mapa, mieux y a pas »… Ne me dites pas que vous ne vous en souvenez pas. Ces rimes chantent dans nos assiettes, dans nos Caddie depuis la nuit des temps commerciaux.

La nouvelle année étant devenue un produit de consommation courante, avec ses rites initiatiques et ses vœux publicitaires, on aimerait donc trouver le slogan qui claque. Histoire de dépoussiérer l’obsédant « bonne année bonne santé », et toutes ses variantes de fin de banquet ou de machine à café (« … mais pas des pieds »).

Le seul souci, c’est que depuis un bon bout de temps déjà, les millésimes nous compliquent singulièrement la tâche ! Non mais, qu’est-ce que c’est que ces chiffres qui n’appellent que des rimes pauvres, voire carrément pourries ?!

En deux mille onze déjà, on ne se sentait franchement pas de souhaiter une année de bonze, surtout entre deux lampées de champagne. Et on ne se voyait pas non plus revenir à l’âge de bronze… Comme on n’aurait souhaité à aucun gonz de finir en zonz, on s’était donc prudemment abstenu.

Sauf qu’en deux mille douze, ce fut pire… On n’imagine pas combien « douze » appelle de choses peu recommandables. Bagouse (au doigt ?), bénouze (en berne ?), binouze (pour fêter ça ?), galtouze (à vider), pelouse (pour se soulager ?, au risque de marcher dans la bouze), perlouze (oups, pardon), piquouze (trop d’abus) ou ventouse  (les derniers invités), non franchement : comment se souhaiter une bonne année en « douze » sans se filer le blues, sans s’attirer la loose ?!

Et deux mille treize ?  On était un peu plus à l’aise, pour sortir des fadaises, en se tortillant sur sa chaise, et en rêvant à son alèze. Mais il fallait qu’on biaise sévèrement pour ne pas prononcer l’irréparable…

Deux mille quatorze évitera tout choix malencontreux. Car quatorze présente la particularité désespérante d’être une rime « orpheline ». C’est-à-dire de ne rimer avec AUCUN autre mot. Comme belge, bulbe, camphre, dogme, girofle, goinfre, humble, meurtre, monstre, muscle, pauvre, quatorze, quinze, sanve (moutarde), sarcle, sépulcre, simple, tertre, triomphe, verste (lieue russe). Liste non exhaustive sûrement, pour les érudits…

Il ne vous aura pas échappé que cette liste comporte non seulement l’objet de toutes nos attentions présentes (quatorze), quelques afflictions qu’on ne souhaite à personne (goinfre, meurtre, sépulcre, monstre, pauvre, belge – non, je plaisante !) et des mots que vous ne connaissiez pas hier et que vous aurez oubliés demain. Et puis « quinze ».

Ce qui veut dire que les temps de disette poétique ne sont pas révolus. Condamnés à la prose en deux mille quatorze, nous le serons également en deux mille quinze. Quelle ascèse…

Je me vois donc contraint de ne vous souhaiter que le meilleur, qui ne rime pas avec quatorze, mais avec tellement de jolis mots que je tairai, par pudeur.